Éthio-miscellaneus

Carte postale de Bührle à Schindler envoyée d’Addis-Abeba le 05 mars 1932.

BÜHRLE

Carte postale de Bührle à Schindler envoyée d'Addis-Abeba le 05 mars 1932

Édition

Éditeur : Imp. Saint-Lazare

Lieu : Dirré-Daoua

Année : s.d.

Références

Réf. Biblethiophile : 004767

Réf. UGS : 31020000

Première entrée : 1932

Sortie définitive : 1932

En savoir plus

La carte postale signée Bührle

Cette modeste carte postale est un prétexte bienvenu pour aborder le sujet de la livraison d’armes suisses à l’Éthiopie d’avant la Deuxième Guerre mondiale.

Au recto, elle représente « S. M. le Négous TAFARI à son bureau de travail ». Au verso, elle est affranchie, oblitérée (cachet postal illisible) et destinée à Herrn Dr h.c., Generaldirektor D. Schindler, c./o. Maschinenfabrik Oerlikon, Oerlikon, Suisse. Le message peut se lire comme suit :

« Addis Abeba 5. III. 32.

Sehr geehrter Herr Doktor,

ich habe auf Wunsch des Kaisers 2 Tage dieser Woche damit verbracht mir die Möglichkeiten zur Ausnutzung von Wasserkraft für die Gewinnung elektr. Energie anzusehen. Es sind gewisse Unterlagen vorhanden, die ich zum Studium durch Ihre Ingenieur mit bringen werde. Es sollte mich freuen, wenn dadurch eine für Ihre Firma interessante Beziehung angebahaut [?] werden könnte.

Mit vorzügl. Hochachtung.

[…] Bührle. »

Le destinaire

Commençons par le destinataire, le Suisse Samuel Dietrich Schindler (1856-1936)[1], qui est en 1932 le directeur général de la Maschinenfabrik Oerlikon (MFO)[2], une entreprise suisse de l’industrie des machines, fondée en 1876. Au début du XXe siècle, elle renonce à la fabrication d’outils (qui devient la Schweizerische Werkzeugmaschinenfabrik Oerlikon, SWO) et acquiert le département électrotechnique de Rieter, lui permettant de jouer un rôle dans l’électrification des Chemins de fer fédéraux (CFF). En 1967, elle est intégrée à la Brown, Boveri & Cie, aujourd’hui l’Asea Brown Boveri plus connue sous le sigle ABB. Donc l’expéditeur s’adresse à la bonne personne pour son problème de production d’énergie électrique.

L’expéditeur

L’expéditeur est l’Allemand Emil Georg Bührle (1890-1956)[3], un industriel actif dans l’armement. En 1924, il arrive à Oerlikon pour réorganiser, puis diriger la SWO. Dans le cadre du réarmement secret de la République de Weimar, Bührle supprime le « S » du sigle et, en 1938, lorsqu’il devient le propriétaire unique, y ajoute son nom pour donner la Werkzeugmaschinenfabrik Oerlikon Bührle & Co.

Bührle-Porträts für das amerikanische Magazin Life

La Suisse et l’Éthiopie

Pour rappel, l’Éthiopie est admise à la Société des Nations (SdN) le 27 septembre 1923[4], trois ans après la Suisse. Cette dernière lui a donné ses suffrages par l’entremise de son délégué, Giuseppe Motta, conseiller fédéral et président de la confédération à cinq reprises. Mais Motta craint que son entrée n’ébranle l’institution[5] et que le Gouvernement impérial n’ait pas les moyens d’éradiquer l’esclavage. À ce propos, la Ligue Suisse pour la Défense des Indigènes charge le Dr George Montandon – en 1923 il est encore fréquentable –  de rédiger un rapport[6].

En 1924, le ras Tafari fait un voyage en Europe[7] qui comprend également une incursion en Suisse, à Genève à la SdN, et au BIT et à Berne, au Palais fédéral. En 1928, l’Éthiopie engage des pourparlers avec la Suisse pour la conclusion d’un traité d’amitié et de commerce[8] qui aboutit, le 24 mai 1933 à Paris, à la signature du traité par Alphonse Dunant et Tekle-Hawariat[9].

Le 3 décembre 1934, un consul général d’Éthiopie est nommé à Zürich avec juridiction sur toute la Suisse. Comme par un heureux hasard, c’est Emil Georg Bührle qui est choisi[10].

Le marchant d’armes et l’Éthiopie

Les premiers pas de Bührle en Éthiopie datent de 1928[11]. Selon ses dires, entre 1929 et 1934, la WO vend à Hailé Selassié 26 canons anti-aériens de 20 mm, avec munition, pour un montant de 750’000 francs suisses.

De mai à décembre 1934, vingt jeunes Éthiopiens sont formés à Oerlikon au maniement de cette arme. Les deux Helvètes aux 13 mois de soleil, Albert Nicod et Werner Brogle, sont témoins de leur retour à Addis-Abéba[12]. Albert Nicod dirige la fanfare de l’Empereur et Werner Brogle, lui,  est responsable du département d’électrotechnique d’un « corps du génie » en devenir.

Probablement fort satisfait de la prestation, Hailé Selassié passe une autre commande à la WO qui ne peut être livrée avant l’entrée des troupes italiennes sur le territoire éthiopien, au mois d’octobre 1935.

Le Conseil fédéral applique l’embargo sur les armes et les munitions aussi bien à l’Italie qu’à l’Éthiopie. Motta l’annonce devant l’assemblée de la SdN le 10 octobre 1935[13].

Le 26 octobre, Bühler se plaint auprès du Conseil fédéral de n’avoir pas été autorisé à livrer sa dernière commande et tempère en déclarant avoir trouvé un moyen de contourner l’embargo sans compromettre le Gouvernement suisse[14].

La suite est encore plus triste puisque la Suisse reconnaît la souveraineté de l’Italie sur l’Éthiopie à la fin de l’année 1936. Bühler perd son titre de consul, la Légation de Suisse en Italie étant désormais compétente.

Pour autant, Emil Bührle ne s’avouera pas battu puisqu’il aura le plaisir d’accueillir Hailé Selassié le 26 novembre 1954 lorsque l’Empereur viendra faire ses emplettes militaires.

Emil Georg Bührle (à gauche) accueille l’empereur Hailé Sélassié Ier d’Ethiopie et lui fait visiter la production d’armes de la Werkzeugmaschinenfabrik Oerlikon Bührle & Co., le 26 novembre 1954. Négatifs tirés d’un reportage photographique de Björn Erik Lindroos pour l’agence zurichoise Comet Photo AG (ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv, Bestand Comet Photo AG, Com_X-H064-06-KA et -04-18).

Biblethiophile, 11.01.2025


[1] Veronika Feller-Vest: « Schindler, Samuel Dietrich », in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 08.08.2011, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/030083/2011-08-08/, consulté le 04.01.2026.

[2] Peter C. von Salis: « Maschinenfabrik Oerlikon (MFO) », in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 03.11.2022, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/041810/2022-11-03/, consulté le 04.01.2026.

[3] Ueli Müller; Matthieu Leimgruber: « Bührle, Emil Georg », in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 15.01.2024. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/027701/2024-01-15/, consulté le 04.01.2026.

[4] Voir l’ « Acte de confirmation de la Déclaration » sur le site de l’ONU.

[5] FISCHER (Béat de), Contributions à la connaissance des relations suisses-égyptiennes (d’environ 100 p.C. à 1949) suivies d’une esquisse des relations suisses-éthiopiennes (jusqu’en 1952), p. 301.

[6] MONTANDON (George, Dr), L’esclavage en Abyssinie. Rapport rédigé à la demande de la Ligue Suisse pour la défense des Indigènes.

[7] Le récit du séjour à Paris du blatta Heruy Wäldä-Selassé a été traduit de l’amharique au français par Katia Girma « Le ras Tafari à Prais (1924) », Pount 7, 2013, p. 803.

[8] FISCHER, Contribution […], op. cit., p. 301.

[9] Voir le « Traité d’amitié et de commerce entre la Suisse et l’Ethiopie » sur Fedlex, la plateforme de publication du droit fédéral, consulté le 10.01.2026.

[10] Bührle, Emil Georg sur Dodis, consulté le 10.01.2026.

[11] Jean-Claude Favez et al. (ed.), Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 11, doc. 169, dodis.ch/46090, Bern 1989, consulté le 05.01.2026.

[12] BROGLE (Werner), Krieg in Abessinien und Flucht durch den Sudan, p. 37.

[13] FISCHER, Contribution […], op. cit., p. 302.

[14] FAVEZ, Diplomatic …, op. cit.