Arakel bey Dabroyan

Gouverneur de Massaoua ↗ 1873 ↘ 1875 (11) †

Arakel Bey Dabroyan (ca. 1840-1875) descend d’une famille arménienne qui occupe de hautes fonctions à Istanbul et au Caire[1] où, en 1867, son oncle[2] Nubar Pacha dirige le ministère des Affaires étrangères du khédive Ismācīl. Arakel Bey tente de faire sa place dans l’administration égyptienne mais ne convainc ni Nubar ni le vice-roi[3].

En 1873, alors chef de division au ministère des Affaires étrangères, il se propose pour le poste vacant de gouverneur de Massaoua, succédant à Munzinger Pacha, nommé, lui, gouverneur général du tout neuf « Governorate of the Eastern Sudan and the Red Sea Coasts ».

Achille Raffray dit de lui :

Neveu de Nubar-Pacha, et Arménien d’origine, Arakel-Bey avait reçu une éducation tout à fait française ; il parlait la plupart des langues européennes, et savait même apprécier toutes les délicatesses de leur littérature, joignant à ces connaissances variées beaucoup de bienveillance et une exquise distinction [4].

Les papiers du vice-consul français à Massaoua, Ernest de Sarzec, traitent Arakel Bey « d’Arménien de boulevard »[5].

Quant à Dermot Robert Wyndham Bourke, comte de Mayo, il loue l’accueil d’Arakel Bey mais sans préjuger de l’homme[6].

D’ailleurs, nous avons de cet accueil la version d’Arakel Bey grâce à sa correspondance avec Barrot Bey :

[…] où loger ces fils d’Albion, me disais-je ; heureusement ils ont eu la bonne idée de vouloir dès le premier jour camper. Un campement est vite organisé ici. Ils ont été ravis de leur demeure improvisée, et moi j’en étais enchanté, je n’avais pas à leur montrer le taudis où je bivaque pour ainsi dire depuis un an ; des multitudes de chauves-souris y nichent, les rats y exécutent des fandangos qui ne sont pas très espagnols, le vent et la pluie y pénètrent à leur guise par la toiture à moitié effondrée, les volets mal clos et les portes qui ont toujours la prévenance de s’ouvrir d’elles-mêmes à la moindre brise. Quelle hérésie pour un lord que pareille résidence de gouverneur !

La remarque concernant son hébergement n’est pas anodine. Il poursuit :

Aussi est-ce cette considération qui m’a en grande partie déterminé à faire construire quelque chose de plus digne du gouvernement égyptien que la bicoque actuelle ; lorsque quelque étranger me demande où se trouve située la résidence du gouverneur, je lui montre la maison qu’on bâtit, tout est dit. Quant à moi, après un an de séjour, il me serait indifférent de continuer à habiter dans mon logis actuel ; je me suis habitué à rester exposé nuit et jour aux fantaisies d’un climat qui vous oblige à coucher huit mois de l’année sur la terrasse, et encore … vous y étouffez [7].

C’est en effet à Arakel Bey que l’on doit, entre autres, la construction du palace du gouverneur – initiée par Munzinger Pacha  – et son corolaire l’urbanisation de Tawlūd.


Massaoua1994

« Le Palais du Gouverneur, Massaoua »

© biblethiophile, 1994.


Au printemps de l’année 1875, Arakel Bey accompagne le comte Wilmos de Zichy[8] dans le désert danakil.

À l’été, la situation se tendant entre le gouvernement égyptien et aṣé Yohannes, Arakel Bey pousse à la guerre arguant des raisons politiques et économiques[9]. Le Khédive acquiesce et confie le commandement du corps expéditionnaire au colonel danois Søren Adolf Arendrup entré à son service l’année précédente.


« Oberst Søren Adolf Arendrup. R. af D. pp. », détail.

T.B., « Oberst Søren Adolf Arendrup », Illustreret Tidende, Nr. 845, 17de Bind – Kjøbenhavn, 5te December 1875, p. 99–100 og 102.


Arendrup arrive à Massaoua au mois de septembre et prend le commandement des 2’500 à 3’000 militaires mis à sa disposition. Il s’entoure notamment des majors Dennison, américain et Durholz, suisse ; du comte Zichy et emmène Arakel Bey comme conseiller politique[10].

Arendrup ne rencontre pas grande résistance jusqu’à Gundet[11], à 10 km du Mareb. Les deux majors assurent les arrières. Le 15 novembre, l’armée d’aṣé Yohannes franchit le fleuve et à l’aube tombe sur l’armée égyptienne.  Des dix-sept compagnies, quatorze sont anéanties, les trois restantes parvenant à rejoindre Massaoua[12].

Le vice-consul de France est à ce moment-là à Adoua pour prendre congé d’aṣé Yohannes suite à sa nomination au consulat de Bassorah. Il assiste au départ de l’armée éthiopienne et apprend sa victoire. Huit jours après la bataille, il retrouve le corps d’Arendrup et un comte Zichy encore vivant, « la moitié du visage enlevé par un coup de lance ; le bras droit broyé et déjà entamé par la dent des hyènes »[13]. Il le panse et lui trouve un abri avant de retourner à Adoua demander au vainqueur grâce pour plusieurs des blessés. Elle lui est accordée à l’exception du comte qui mourra lors de son transfert vers Adoua. À son retour vers Massaoua, sur le champs de bataille, de Sarzec tente de retrouver le corps d’Arakel Bey mais déchante devant l’amoncellement des corps et leur état de décomposition[14].

Quand bien même cette opération avait été souhaitée par Arakel Bey, elle s’inscrivait dans le plan d’encerclement de l’Éthiopie que le khédive Ismācīl avait échafaudé et qui consistait en fait en quatre interventions armées simultanées à partir de Kismayu, Zeyla, Tadjoura et Massaoua[15]. Celle de Massaoua, on vient de le voir, débouche sur une débâcle et la mort notamment d’Arendrup, Zichy et Arakel. Cinq cents km au sud-est, à la même date – dans la nuit du 14-15 décembre – l’intervention au départ de Tadjoura ne fait pas mieux et ajoute deux Suisses à la liste des victimes du plan du vice-roi : Werner Munzinger et Adolf Haggenmacher.

Biblethiophile, 04.10.2026


[1] SMIDT (Wolbert), « Arakel », EAe, t.1, p. 310.

[2] La mère de Nubar Pacha serait Gulhanem d’Abro (Dabroyan), ce qui signifierait que Arakel Bey Dabroyan soit un neveu de Nubar Pacha, cf. l’arbre généalogique de Gulhanem D’ABRO par Alain Garric sur geneanet, page consultée le 03.10.2026. Ne pas confondre Arakel Bey Dabroyan avec Arakel Bey Nubar (1826-1858), frère de Nubar Pacha qui était gouverneur de Khartoum et du Sennar (1856-1857) avant de mourir de dysenterie à 32 ans.

[3] DOUIN (Georges), « Arakel bey, gouverneur de Massawa (1874-1875) », Bulletin de l’Institut d’Egypte, tome 22, fascicule 2, 1939, p. 252.

[4] RAFFRAY (Achille), Afrique Orientale. Abyssinie, p. 383.

[5] COURSAC (J[acques] de) [SARZEC], Une page de l’histoire d’Éthiopie: le règne de Yohannès depuis son avènement jusqu’à ses victoires de 1875 sur l’armée égyptienne, 1926, p. 283.

[6] MAYO (D. R. W. Bourke, Earl of), Sport in Abyssinia; or, the Mareb and Tackazzee, pp. 12-19.

[7] DOUIN (Georges), « Arakel […] », op. cit., p. 254.

[8] Voir l’édition posthume du récit de Zichy, ZICHY (von Graf W. von), Die Danakil-Küste.

[9] DOUIN (Georges), « Arakel […] », op. cit., p. 257.

[10] Ibid., p. 258.

[11] Gundet est à mi-chemin entre Adi Quala et le Mareb.

[12] DOUIN (Georges), « Arakel […] », op. cit., p. 263.

[13] COURSAC [SARZEC], op. cit., p. 308.

[14] DOUIN (Georges), « Arakel […] », op. cit., p. 266.

[15] RUBENSON (Sven), The Survival of Ethiopian Independence, p. 316, cf. carte n° 5.