Henry Baden Pritchard

Une vie pour la photographie

Henry Baden Pritchard

De Londres à Lausanne

À la fin du XIXe siècle, le Dictionary of National Biography présente Henry Baden Pritchard (1841-1884) comme un chimiste et écrivain, né à Canonbury – un district dans le nord londonien – d’un père opticien porté sur le développement de lentille et l’observation d’organismes au microscope[1].

On ne connaît d’Henry Baden que ces deux portraits.

Pour ses études, le jeune Londonien est envoyé à Eisenach puis à Lausanne. Sans toutefois préciser la source, il est communément admis qu’il aurait acquis ses connaissances de chimie dans cette dernière ville.

Dès 1853 et sur l’exemple de l’École Centrale de Paris, l’École Spéciale de Lausanne dispense, à onze jeunes de 17 ans et plus, des cours éclectiques : chimie, physique, mathématiques, dessin, architecture, génie civil. Elle deviendra plus tard l’EPFL. Andrew Pritchard, le père d’Henry Baden, en fait la promotion au moyen de prospectus à l’attention des étudiants britanniques intéressés. L’annonce promotionnelle parue dans The Educational Times, and Journal of the College of Preceptors du mois de septembre 1863 précise que Lausanne et une ville protestante et qu’elle a une église anglaise[2]. Cette référence religieuse pourrait bien correspondre au pieux Andrew que l’on dit d’abord proche des congrégations « sandemanienne » puis « unitariste» [3].

Retour à Londres

De ce qui précède, on en déduit qu’Henry Baden ne peut avoir débuté ses études dans la capitale vaudoise qu’en 1858, au plus tôt. Trois ans plus tard, il est donc sur le marché du travail. Or le dictionnaire susmentionné nous apprend que le département de chimie du Royal Arsenal, Woolwich – au sud-est de Londres – l’engage en 1861.

Prenons le risque de faire court en décrivant le Royal Arsenal, Woolwich, comme le principal centre industriel et militaire britannique, spécialisé dans la fabrication d’armes, de munitions et d’équipements pour l’armée. Et pour apporter une précision qui fera sens ci-après, le Royal Engineers et le Royal Sappers and Miners fusionnent en 1856, formant le Corps of Royal Engineers qui déménage de Woolwich pour établir son quartier général à Chatham, dans le Kent.

On sait désormais que sa formation en chimie mène Pritchard à l’armée. Il n’y a qu’un pas à faire vers la photographie qu’il nous faut tout d’abord replacer dans le contexte militaire.

La photographie sur le champs de bataille

Dans les années 1850, l’armée britannique n’utilise pas la photographie à des fins militaires et encore moins sur le champs de bataille. À ce propos, Pritchard est une des personnes les mieux placées pour nous raconter les prémices de son utilisation dans un article publié en 1870[4].

En relation avec la guerre de Crimée (1853-1856), Lord Panmure, alors Secretary of State for War, a l’idée de créer une archive photographique de la campagne et charge le photographe londonien John Jabez Edwin Mayall de former les enseignes Brandon et Dawson aux procédés au collodion humide et sec, ainsi qu’à l’albumine. Pritchard laisse entendre que les deux photographes militaires sont envoyés au front.

Thomas Dawson, lui, revient bel et bien en Angleterre mais sans le bras gauche, perdu à la bataille d’Inkermann, le 5 novembre 1854. Le vaillant sergent et sa fille sont immortalisés par Mayall, créant le célèbre cliché « Sergeant Thomas Dawson with his Daughter 1855-6 » que même la reine Victoria conservera.


« Sergeant Thomas Dawson with his Daughter 1855-6 » by John Jabez Edwin Mayall.

© Royal Collection Enterprises Limited 2026 | Royal Collection Trust


Pour se faire une idée du carnage de la guerre en Crimée, il faut se tourner vers les initiatives privées de Roger Fenton,  James Robertson, Felice Beato ou Carol Szathmari[5].


Roger Fenton

« Photographic Van 1855 » by Roger Fenton.

© Royal Collection Enterprises Limited 2026 | Royal Collection Trust


Intégration de la photographie dans l’armée britannique

Outre l’expérience de Brandon et Dawson ainsi que des photographes professionnels, le Génie militaire britannique n’est pas en reste et développe, en 1854 déjà, la première « army field camera »[6].

Dix ans plus tard, en pleine guerre de Sécession, l’avance du général américain Ulysses S. Grant sur la rivière Rapidan est un succès grâce aux 1200 cartes reproduites par photographie, en l’espace d’un mois seulement. Une innovation de l’armée américaine que le général anglais Simmons, comme on le verra ci-dessous, utilisera dans son mémorandum à l’attention de l’état major de la force armée envoyée en Abyssinie[7].

L’Abyssinie attire l’attention de l’Angleterre

Une décennie ne s’est pas écoulée depuis la fin de la guerre de Crimée que la situation se tend là où le gouvernement britannique s’y attendait le moins : en Abyssinie – comme il était d’usage d’appeler l’actuelle Éthiopie.

Bref historique.

En octobre 1863, le missionnaire protestant Henry Aaron Stern est retenu prisonnier par le negusä nägäst Tewodros II, rejoint trois mois plus tard par le consul britannique en Abyssinie, Charles Duncan Cameron.

Les causes de l’imbroglio qui s’en suit et qui mènent à l’envoi d’une force armée sont multiples : les propos irritants de Stern sur la mère de Tewodros insérés dans son dernier livre[8] ;  les agissements de Cameron ; l’absence de réponse du gouvernement britannique à la lettre de Tewodros ; la demande insatisfaite de Tewodros d’artisans qualifiés européens ; la perte de confiance de Tewodros aux deux puissances que sont la France et l’Angleterre après la mort de ses deux conseillers et amis Bell et Plowden ; les intrigues de la France nourries par Lejean et Bardel ; les rapports entre l’empereur et l’Aboune ; les perspectives que le projet du Canal de Suez fait miroiter ; le doublement des cours mondiaux du coton qui force le respect de l’Egypte, etc.

La liste est loin d’être exhaustive.

Mais quelle que soit la véritable cause, le fait est qu’en 1867 le gouvernement britannique se décide à intervenir militairement. L’expédition dirigée par le lieutenant-général Robert Cornelis Napier a lieu de décembre 1867 à mai 1868.

La photographie en Abyssinie selon le rapport militaire

Il n’est pas ici l’intention de détailler le déroulement de l’opération. Contentons-nous simplement de relayer les propos très pertinents de Pritchard :

[The Abyssinian campaign] – which has been frequently designated a gigantic piece of road-making, and which was in every sense an unqualified triumph over engineering difficulties in a wild and unexplored country, rather than a victory over a half-civilised nation – […][9].

En Abyssinie, l’armée britannique innove en utilisant pour la première fois la photographie à des fins militaires.

À ce propos, les renseignements de première main viennent du rapport officiel Record of the Expedition to Abyssinia compiled by Order of the Secretary of State for War (1870), dressé par le major Trevenen J. Holland et le capitaine Henry M. Hozier sur ordre du Secretary of State for War et qui réserve le chapitre XXXIV au Photographic Departement.

On y apprend que le 18 septembre 1867 – par conséquent quelques mois avant le premier débarquement des troupes – la demande du directeur du Royal Engineer Establishment recommandant d’attacher à l’expédition un détachement composé d’un sous-officier et de six hommes du génie, photographes qualifiés, dans le but de photographier les croquis et les plans dressés par les officiers d’état-major, est acceptée[10].

Le motif mérite quelques éclaircissement. Selon le général Simmons, les cartes géographiques à disposition sont insuffisantes pour manœuvrer des troupes[11] et obligent l’état-major à obtenir les renseignements, à les préparer, les corriger et les livrer. On peut encore aujourd’hui aisément accepter le postulat de Simmons en consultant Views in Abyssinia et Routes in Abyssinia : deux synthèses des connaissances contemporaines de l’Éthiopie compilées avant l’envoi des troupes.

Donc si vous pensiez que le détachement a été créé pour prendre des photos souvenir, détrompez vous ! Le détachement s’est bien retrouvé en Éthiopie autour de la photocopieuse.

Le sous-officier choisi est le sergent John Harrold. Il a été jugé inutile de révéler l’identité des six autres photographes. Pourtant, ces surhommes marchent avec la troupe, prennent les négatifs des plans et des croquis au crépuscule et à l’aube, sensibilisent le papier pendant la nuit, produisant des impressions à la demande du quartier-maître général. En tout, ces six anonymes fournissent 15’200 copies ; toilées s’il vous plaît[12]!


« Sir R. Napier and Officers of Royal Engineers » by Sergeant John Harrold, détail.

HARROLD (Sergeant John, & alii), Photograph album. Abyssinian campaign, N° 73.


Le mémorandum d’Harrold joint au rapport ne rend compte que du comportement du matériel. On aurait tant aimé connaître son bilan personne de l’aventure. Relevons cependant de son rapport la dernière phrase à l’apparence insignifiante mais en vérité révélatrice :

nos. 1 and 2 boxes were rather heavy for a long march[13].

L’Album

Malgré cette tâche rébarbative et finalement sans intérêt pour le lecteur moderne, nos « cloneurs » figent quelques paysages, portraits et groupes qui font l’objet d’un album, probablement hors commerce car les rares exemplaires qui subsistent sont sans titre, ni éditeur. Seule une liste intitulée « List of Negatives taken in Abyssinia, from Zoulla to Magdala, by the Photographers of the 10th Company, Royal Engineers » légende 74 clichés et 4 « Supplementary Negatives » pour un total de 78 épreuves albuminées.

L’heureux acquéreur avait le choix de compléter à sa guise la série comme le montre l’exemplaire de Biblethiophile qui contient 10 clichés inédits, consultable en suivant ce lien.


HARROLD (Sergeant John, & alii), Photograph album. Abyssinian campaign, N° 73.


Selon James R. Ryan, maître de conférence à la School of Geography de l’Université d’Oxford, l’album a été offert en 1869 à certaines institutions gouvernementales et scientifiques par le Secretary of State for War[14].

Dans l’état des connaissances, en fin de compte bien maigres, le nombre de clichés de portraits et de paysages pris par le Photographic Departement attaché à l’expédition de Napier reste inconnu.

Pritchard & Pritchard

L’excursus qui nous a fait passer par la Crimée et les États Unis d’Amérique (enfin pas très unis à cette époque…) pour atteindre l’Éthiopie nous a finalement éloigné d’Henry Baden Pritchard.

Malheureusement, il faudra qu’Henry souffre une digression supplémentaire, et pas des moindres, puisqu’un homonyme sans lien de parenté se rappelle aux bons souvenirs de Napier en 1867.

La coïncidence est d’autant plus surprenante que le lieutenant-général Sir Gordon Douglas Pritchard, K.C.B.[15], R.E.[16], (1835-1912), major en 1868, est chargé de commander les photographes durant toute la campagne[17]. Il participe à la bataille d’Aroge et à l’assaut de l’amba de Magdala au cours duquel on lui fait porter la responsabilité de l’incident des explosifs devant Kokit-bir. Alors en hommage au Pritchard du terrain, ce billet lui est consacré.

Henry Baden Pritchard, lui, est toujours à Londres. On le sait engagé en 1861 par le Royal Arsenal, Woolwich, intégrant le Chemical Department of the War Department, une structure novatrice créée en 1856[18] et dirigée par le professeur Sir Frederick Augustus Abel[19], se résumant alors à un simple laboratoire de chimie. Le General Photographic Establishment, dont se revendique Pritchard, est une branche du Chemical Department.

Les contributions savantes de Pritchard n’auront de cesse de promouvoir la technique de la photographie au sein de l’armée. L’expédition en Abyssinie en fait immanquablement partie.

La photographie en Abyssinie selon Baden Pritchard

Quelques mois après la fin des hostilités, Henry Baden Pritchard livre dans « Photography in connection with the abyssinian expedition[20] » un éclairage plus détaillé que le rapport officiel.

Il rappelle, ce que nous savons déjà, que l’intégration d’une unité de photographes des Royal Engineers au sein de la force armée envoyée en Éthiopie a pour objectif d’imprimer, d’agrandir ou de réduire, de dupliquer des plans et des croquis plus rapidement que ne le faisaient auparavant un dessinateur et un lithographe. La prise de vue de paysages est de seconde importance et de ce fait n’a qu’un caractère semi-officiel.

Après l’impression sur un papier salé, le document est monté sur du lin. Il est possible de distribuer trente copies d’un plan original dans les vingt-quatre heures. Le mémorandum du général Simmons, R.E., rédigé avant l’envoi des troupes estimait la cadence d’impression suivante : deux heures pour produire la première copie, une heure d’ensoleillement pour quatre duplicatas.

En ce qui concerne le matériel, Pritchard précise que deux équipements sont parvenus à Sénafé mais qu’un seul a été utilisé à Magdala, le second ayant été finalement retourné inutilisé. Précisons que le travail des photographes nécessite dix-huit caisses et qu’il ne consiste pas seulement à créer des négatifs mais que la majorité du temps est passé à l’opération de sensibilisation, d’impression et de montage.

La taille de la tente sombre limite la cadence. Pour avoir un ordre de grandeur, l’auteur nous apprend qu’un équipement permet de prendre 200 clichés et créer 1700 tirages. La tente noire sous le soleil et les tempêtes de sable rendent les conditions de travail difficiles.

« The 10th company, Royal Engineers, in camp upper Sooroo », by Sergeant John Harrold, gros plan sur la tente.

HARROLD (Sergeant John, & alii), Photograph album. Abyssinian campaign, N° 78.

L’expert en photographie va même plus loin dans ses doléances en reprochant l’ignorance des officiers d’état-major en matière de photographie :

A subject of regret is the fact that a great deal of useless work was sometimes performed on account of the ignorance of photographic matters on the part of the staff officers who gave orders. This occurred the more frequently from the fact that Colonel Pritchard’s command was so extensive that he was unable to give the photographers his undivided attention.[21]

La rareté de l’eau sur l’itinéraire que suit l’état-major complique la tâche des exécutants. Un bain est utilisé pour plusieurs négatifs, réduisant d’autant la qualité. 

L’unité des photographes retourne en Angleterre avec un regret que l’auteur relaie. Par un concours de circonstance regrettable, il n’a pas été possible de photographier le corps de Tewodros II. Le colonel Pritchard ayant été blessé pendant l’assaut de l’amba, l’ordre de Napier parvient au sergent John Harrold une heure trop tard.

Comme mentionné ci-dessus, il n’existe pas de répertoire de toutes les photographies étrangères aux plans et cartes. Par conséquent, les informations apportées par Baden Pritchard à la fin de son article méritent d’être relevées :

Répertoire des photos mentionnées par Henry Baden Pritchard
The conference tent at Durbagh, where the first meeting took place between Napier and Kassai; friendship was alleged, but treachery was feared, and accordingly we see upon the filed the troops and guns drawn up ready for salute or for action; for it was deemed by no means improbable that within half an hour of the taking of that picture the landscape might be turned into a battle-field, and the labours of the photographers required for more serious purposes.Faut-il y voir le négatif N° 55 ?
Magdala. 
King Theodore’s house. 
Selassee, the height stormed on the Good Friday, together with the rock from which the Emperor’s big gun first opened fire. 
Groups of the whole of the captives, who are now probably scattered all over Europe, and whom even within twenty-four hours of their liberation, it required some energy on the part of the operators to collect together to be photographed. 
The church at Adigerat. 
The church at Magdala. 
The church at Focada. 
The church at Antalo. 
Ashangi lake. 
Scenery on the banks of the Tellari river. 
Scenery on the banks of the Taccazzee river. 
Scenery on the banks of the Djedda river. 
Scenery on the banks of the Taccazzee river. 
Scenery on the banks of the Bashelo river. 
Representation of all the principal points of interest and architectural curiosities met with. 

Au nom du service photographique du département de la guerre, Pritchard termine son article en félicitant les photographes et en adressant des éloges au sergent Harrold.

La reproduction des épreuves passées

Nous avons fait connaissance de Brandon et Dawson, envoyés en Crimée mais sans parler de leur travail. À quoi ressemblent leurs photographies ? Nous l’ignorons.

En 1870, Pritchard n’est pas certain qu’elles soient toujours conservées au ministère de la Guerre :

The series of pictures produced, or at any rate a large proportion of them, are, I believe, still stored up at the War Office, although I have reason to fear they will be found to have faded considerably […][22].

Une année plus tard, il semble avoir découvert les épreuves qui « sont arrivées à un tel état de décomposition qu’il eut été difficile de décider si l’on avait affaire à du papier normal ou a du papier albuminé ». La technique qu’il développe consistant à produire un nouveau négatif à partir d’une épreuve, en recourant au « procédé du collodio-chlorure » l’autorise à produire un nombre considérable d’épreuves sans endommager le cliché original[23].

Existent-elles toujours aujourd’hui ? Une rapide recherche en ligne ne permet pas de le confirmer.

En marge du War Office

Outre son dévouement au sein du War Office, Pritchard devient un membre apprécié de la Photographic Society of Great Britain en 1868. Il est élu au comité directoire de la société (1870), puis devient secrétaire honoraire (1872) pendant trois ou quatre ans[24] et accède finalement à la vice-présidence en 1883[25].

Ses contributions sont publiées par différents journaux spécialisés parmi lesquels se démarque évidemment le Photographic News, sachant qu’il en devient propriétaire et gérant après la disparition de George Wharton Simpson en 1880[26]. Pritchard édite également The Year-Book of Photography.

La collection de portraits

À notre avis, le caractère bienveillant et passionné de Pritchard se manifeste dans un sujet qui lui tient à cœur et qui été proposé à diverses reprises, notamment par un certain M. MacLachlan de Manchester, dès 1863 : la création d’une collection de portraits photographiques.

En 1869, il est convaincu que la stabilité des épreuves est suffisante pour donner naissance à une galerie nationale de portraits photographiques représentant des personnalités qui se distinguent dans les domaines des armes, de la littérature, de la science, de l’art, etc.[27]

Il se garde bien de faire référence à la sans pareille National Portrait Gallery (NPG) qui s’est ouverte en 1856 avec le portrait de William Shakespeare offert par Lord Ellesmere et qui, au moment où il écrit son article, s’installe dans les bâtiments de la Royal Horticultural Society sur Exhibition Road, South Kensington. Des 59’000 visiteurs qui s’y rendent la première année suivront 80’000 péquins en 1877[28].

Pritchard tient bon, reprochant aux gravures et aux peintures la part d’idéalisation que la photographie ne présente pas.

Aujourd’hui, la collection de photographies de la NPG comprend plus de 250’000 images photographiques originales. Hey Pritchard ! We did it !

Reste à savoir quand est-ce que la première photographie a fait son entrée dans la collection.

À la NPG, les portraits photographiques sont précédés d’un P majuscule, d’un x minuscule ou d’un Ax[29]. En admettant que les dix premières références correspondent aux dix premiers portraits photographiques entrés dans la collection, leurs dates de référencement ne sont pas antérieures au premier quart du XXe siècle.

Invraisemblable, non?

Investiguons tout de même !

Isabella Beeton

Mais que diable vient faire Isabella Beeton ici ?

Le 3 février 1932, Henry Hake, alors directeur de la NPG, lit avec intérêt un article du Times consacré à la plus célèbre écrivaine culinaire de l’histoire britannique qui réfute l’idée répandue selon laquelle Isabella Beeton était corpulente, sévère et négligée. Après avoir pris contact avec l’auteur de l’article, qui s’avère être le fils de Beeton, Sir Mayson Beeton, il apprend qu’un portrait permet d’en débattre. Hake est profondément déçu de découvrir qu’il s’agit d’une photographie et non d’un portrait à l’huile qu’il comptait acquérir. Il le fait à contre-cœur et suggère, néanmoins, de lui attribuer un numéro d’inventaire.

C’est le P3, une des premières photographies à intégrer la collection de la NPG[30].

Hey Pritchard ! Sorry for waiting 62 years before taking the step.


« Isabella Beeton (Mrs Beeton) » by Maull & Polyblank.

© National Portrait Gallery, London


La curiosité de Pritchard

L’éclectisme d’Henry Baden Pritchard se révèle dans l’ouvrage innovateur qu’il publie en 1882 portant le titre The Photographic Studios of Europe[31]. Il prend son bâton de pèlerin et rend visite aux cabinets noirs, aux ateliers de photographie à Vienne, Paris, Munich, Bruxelles, Berlin et dans tout le Royaume-Uni. Tous lui ouvrent la porte et lui dévoilent les ficelles de leur métier. L’ouvrage fera sensation. À tel point qu’il est traduit en français en 1885.


PRITCHARD (Henry Baden)

PRITCHARD (Henry Baden), Les ateliers photographiques de l’Europe.


Pritchard littérateur

Faut-il voir dans les récits que publie Henry Baden Pritchard un échappatoire à la technologie qui l’occupera toute sa vie ?

C’est plausible.

Dans tous les cas, le chimiste nous présente une autre face de ses talents dans le genre du récit de voyage avec A Peep in the Pyrenees by a Pedestrian Being a Tourist’s Note-Book (1867), Tramps in the Tyrol (1874), Beauty Spots of the Continent (1875) ou dans le style de la nouvelle avec Dangerfield (1878), Old Charlton (1879), George Vanbrugh’s Mistake (1880), The Doctor’s Daughter (1883).

Pritchard au Sahara

Le Moniteur de la photographie rapporte que Pritchard « transporte sa chambre noire en plein Sahara, en compagnie de plusieurs des plus chers membres de sa famille[32] ». Plus exactement, il quitte l’Angleterre le 6 février 1884, passe par Paris, embarque à Marseille pour Philipeville (en fait Philippeville, la Skikda actuelle) et reste quelques jours à Constantine. L’itinéraire qu’il emprunte ensuite comprend Batna, Biskra, Sétif, Bordj, Alger et Oran où il arrive le 28 février. Deux jours plus tard, il prend un vapeur pour Carthagène, en Espagne, et atteint Madrid le 3 mars. Il se rend à Bordeaux en « sleeping car », retrouve Paris et finalement Londres le 5 mars.

Un voyage d’un mois qui fera l’objet du titre A Trip to the Great Sahara with a Camera by a Cockney[33].

L’Algérie photographiée par Pritchard paraît au compte-goutte dans The Photographic News à partir de son édition du 18 juillet 1884. Dommage que la recherche sur le site The National Archives ne retourne que cinq photographies, indisponibles en ligne[34].

Si l’envie de se faire une idée des talents de photographe d’Henry Baden Pritchard est trop pressente, il faut se tourner vers Strasboug.

Point de vue du Gras avant de mourir

Avant que le couperet ne tombe, Pritchard acquiert à la vente Bennett – la famille de J.-J. Bennett, illustre membre  de la Royal Society mort en 1876 – ni plus ni moins que la première photographie du monde : Point de vue du Gras par Nicéphore Niépce[35].

Il n’aura pas le temps d’en profiter longtemps, car une pneumonie l’emporte le 11 mai 1884, à l’âge de 43 ans, laissant son épouse Mary, née Evans et ses quatre enfants ouvrir les nombreuses lettres de soutien de toute la communauté scientifique.

Hormis la réapparition de son nom en 1951 lorsque sa belle fille découvre la malle contenant le Point de vue du Gras perdu, l’auteur sera cantonner à hanter presque toutes les bibliographies d’ouvrages sur l’histoire de la photographie grâce à ses articles et au mémorable The Photographic Studios of Europe.

Repose en paix Henry Baden Pritchard car la photographie est devenue un art à part entière.

Biblethiophile, 18.02.2026


[1] Anonyme, « Pritchard, Andrew (1804-1882) » et « Henry Baden Pritchard (1841-1884), Dictionary of National Biography, Macmillan, 1896, p. 402 et 403.

[2] The Educational Times, and Journal of the College of Preceptors, vol. XV, New Series, No. 13,  April 1862, p. 2.

[3] Andrew Pritchard, Wikipedia, consulté le 16.01.2026.

[4] PRITCHARD (H. Baden, of the General Photographic Establishment of the War Department), « The application of photography to military purposes », Royal United Service Institution, Whitehall Yard, vol XIII, London, 1870, p. 419.

[5] Pour poursuivre une lecture passionnante : Woody Woodis, About this Collection: Fenton Crimean War Photographs, Library Of Congress; Ben Cosgrove, Crimea: Where War Photography Was Born, Life; Errol Morris, Which Came First, the Chicken or the Egg? (Part One), Which Came First? (Part Two), Which Came First? (Part Three): Can George, Lionel and Marmaduke Help Us Order the Fenton Photographs?, The New York Times; pages consultées le 15.02.2026.

[6] RYAN (James R.), Picturing Empire: Photography and the Visualization of the British Empire, p. 73.

[7] HOLLAND (Major Trevenen J.) & HOZIER (Captain Henry M.), Record of the Expedition to Abyssinia compiled by Order of the Secretary of State for War, p. 360.

[8] STERN (Rev. Henry A[aron]), Wanderings among the Falashas in Abyssinia; together with a Description of the Country and its Various Inhabitants, p. 63.

[9] PRITCHARD (H. Baden), « IV. War Science », The Quarterly Journal of Science, and Annals of Mining, Metallurgy, Engineering, Industrial Arts, Manufactures, and Technology, vol. 1. (new serie), London, 1871, p. 45.

[10] HOLLAND & HOZIER, Record […], op. cit., p. 357.

[11] Ibid., p. 360.

[12] Ibid., p. 359.

[13] Ibid., p. 369.

[14] RYAN (James R.), Picturing Empire: Photography and the Visualization of the British Empire, p. 74.

[15] Chevalier commandeur de l’ordre du Bain, Ordre du Bain, Wikipedia, consulté le 18.01.2026

[16] Royal Engineers.

[17] HOLLAND (Major Trevenen J.) & HOZIER (Captain Henry M.), Record of the Expedition to Abyssinia, p. 345.

[18] PRITCHARD, « War […], op. cit., p. 49.

[19] Le chimiste débute comme assistant du professeur Hoffmann puis remplace Faraday comme professeur de chimie à l’Académie royale militaire avant d’entrer au ministère de la Guerre en 1851. Jusqu’en 1891, il est la personne incontournable pour toutes les questions relatives aux munitions et aux explosifs. Frederick Augustus Abel, Grace’s guide, consultée le 15.02.2026.

[20] PRITCHARD (H. Baden, of the General Photographic Establishment of the War Department), « Photography in connection with the Abyssinian expedition », The Chemical News, Dec. 18, 1868, p. 292-293; Dec. 24, 1868, p. 300-301.

[21] Ibid., p. 301.

[22] Ibid., p. 420.

[23] PRITCHARD (Baden), « De la reproduction des épreuves passées », Le Moniteur de la photographie, 16.09.1871, p. 142-143.

[24] Le Moniteur du 01.07.1878 annonce le retrait de Pritchard du poste de secrétaire honoraire en 1878, remplacé par le lieutenant Darwin.

[25] Anonyme, « Obituary. Henry Baden Pritchard », Photography, Vol. I., Thursday, June 15, 1884, No. 4., p. 78.

[26] Ibid.

[27] PRITCHARD, « The application of photography to military purposes », op. cit., p. 431.

[28] Gallery History, National Portrait Gallery, consultée le 16.02.2026.

[29] Introduction to the Photographs Collection, National Portrait Gallery, consultée le 16.02.2026.

[30] Isabella Beeton (Mme Beeton), National Portrait Gallery, consultée le 16.02.2026.

[31] PRITCHARD (H. Baden), The Photographic Studios of Europe, Piper & Carter, Castle Street, Holborn, E.C. London, 1882.

[32] VIDAL (Léon), « Henry Baden-Pritchard », Le Moniteur de la photographie, 01.06.1884, p. 82.

[33] Paru dans un premier temps dans le Photographic News, il est réédité par le journal à Londres, chez Piper & Carter, en 1884 encore.

[34] The National Archives, cote: COPY 1/368/50 à 54, consultée le 17.02.2026.

[35] Les articles sur l’objet et sur son histoire abondent. Voir Point de vue du Gras, Wikipedia ; Docteur Jeanne SM Willette, The Invention of Photography: Niépce, Part Two, Nicéphore Niépce House, Niépce’s Catalog of Works ; Graham Harrison, Making History: The Gernsheims and Nicéphore Niépce.