Nuruddin Farah

Histoire de la Somalie vs succincte bio

Nuruddin Farah est un écrivain somalien de langue anglaise, né en 1945 à Baidoa, exilé par le régime de Siyaad Barré pendant vingt ans. On lui doit des romans, des nouvelles et des pièces de théâtre.

Le lecteur curieux fera sa connaissance en consultant en ligne les documents suivants :

Nous nous contenterons de relever, pour les observateurs éthiopisants et au travers des entretiens, de la littérature ainsi que de ses romans, quelques traits marquants.

Nuruddin est le premier fils d’un marchant, Hassan Farah et de son épouse Aleeli (née Fadouna)[1]. La ville qui le voit naître en 1945, Baidoa, est à 220 km à vol d’oiseau au nord-ouest de Mogadiscio. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, elle est située dans la Somalia italienne mais provisoirement placée sous mandat britannique[2].

Également traducteur pour les Britanniques, Hassan est transféré en 1947 en Ogaden[3], à Kelafo, 300 km au nord de Baidoa, sur la rive gauche du Shebelle. En 1948-49, les Britanniques remettent l’Ogaden aux mains des Éthiopiens se réservant jusqu’en 1954 la région du Haud et un corridor conduisant à Djibouti appelé Reserved Area[4]. En 1950, l’Organisation des Nations Unies décident de laisser l’Italie gérer la Somalia italienne les dix années suivantes avec pour mandat de la conduire à l’indépendance[5].

Aux mois de décembre 1959 et de juin 1860, des accrochages entre gardes-frontière éthiopiens et Somaliens dénotent des tensions régionales. Le 4 juin 1860, le ministre éthiopien des Affaires étrangères déclare:

with the termination of the Somaliland Protectorat on 26th June 1960, the Grazing Agreement concluded with the British government on 29th Novembre 1954, and all subsidiary understandings and agreements related thereto, will simultaneously and automatically terminate”[6].

Le 1er juillet 1960, le Somaliland et la Somalia italienne forment désormais la République de Somalie[7]. Au même moment, un groupe dénommé United Liberation of Western Somalia, incluant les régions du Harage, Arsi, Bale et Sud Sidamo, se forme à Mogadiscio. Trois ans plus tard, le groupe devient l’Ogaden Liberation Front et n’est pas étranger à la première révolte dans la région somalophone d’Ekere, à 200 km en ligne droite à l’ouest de Kelafo où vit Nuruddin. L’insurrection s’étend rapidement jusqu’à l’instauration de la loi martiale au Bale, au Borana et au Sidamo. Les bombardements éthiopiens mettent un terme à la rébellion en 1969, quelques mois avant le coup d’état militaire à Mogadiscio du général Siad Barré. La pacification de la région et de la majeure partie de l’Ogaden est acquise en 1971[8]. Pas pour longtemps !

Mais revenons à notre jeune homme.

C’est dans ce contexte particulier que Nuruddin reçoit son éducation primaire à Kelafo. Par manque de sécurité, la famille se réfugie en 1964 dans la capitale, offrant à Nuruddin la possibilité de poursuivre ses études secondaires, en lettres et en sciences humaines[9]. En 1966, elles le mènent en Inde, à l’Université Panjab de Chandigarh, où il rencontre sa future épouse Chitra Muliyil[10] et écrit son premier roman From a Crooked Rib[11] (1970) – Née de la côte d’Adam (1987). De retour en Somalie, il est aux premières loges pour juger des actions du nouvel homme fort. Son premier roman, publié à Londres en 1970, n’éveille pas l’attention de la censure somalienne. Quatre ans plus tard, Farah quitte confiant son pays natal pour aller suivre un cursus d’études théâtrales à l’Université de Londres[12].

Du côté du régime somalien, les années 1970 ne sont pas toutes roses. Marc Fontrier relève deux handicaps majeurs qui fragilisent l’économie somalienne, « la crise pétrolière d’une part et une sécheresse inhabituelle d’autre part[13] ».

Loin de son pays, Nuruddine publie A Naked Needle (1976) – Une aiguille nue (2007) – sans se douter que son dernier né provoque le courroux du général. La réaction de ce dernier ne se fait pas attendre : Nuruddin est désormais déclaré persona non grata dans son pays natal. À l’image du prisonnier, Farah commence à cocher les années de l’exil sur son mur des lamentations. Prévus à l’origine comme les deux premières parties d’une trilogie, Née de la côte d’Adam et Une aiguille nue resteront orphelines de la benjamine[14].

Selon Fontrier, le point de bascule qui mènera finalement à la chute du régime somalien est le renversement du régime impérial éthiopien en 1974 qui incite Siyaad Barré à « entreprendre la réalisation de cette Grande Somalie, la Soomaaliweyn, en lançant ses forces armées à l’assaut de l’Éthiopie », comptant, naturellement, avec le soutien de l’Union soviétique. La guerre de 1977 et 1978 s’avère une catastrophe pour le dictateur somalien. « C’est, outre de solides erreurs tactiques, sans compter avec la pugnacité des Éthiopiens et leur propre sentiment national. C’est surtout sans prévoir le renversement d’alliances opéré par l’Union soviétique qui en l’espace de quelques jours octroie désormais son soutien au nouveau régime d’Addis Abäba, un régime qui promet de rejoindre maintenance le camp des pays de l’Est[15] » explique l’expert. 

Loin de s’incliner devant la dictature, Farah travaille sa puissance de frappe en s’attelant à une nouvelle trilogie baptisée, sans surprise, Variations on the Theme of an African Dictatorship. Le premier volume Sweet and Sour Milk (1979) – Du Lait aigre-doux (1994) ouvre la marche en fanfare et lui vaut une nouvelle sentence, sensiblement plus radicale que la précédente, une condamnation à mort par contumace[16]. Ferment la marche Sardines (1981) – même titre en version française (1995) – puis Close Sesam (1983) – Sésame ferme-toi (1997).

Fontrier précise que la défaite « alimente le mécontentement intérieur » et « des groupes d’opposition apparaissent » au cours des années 1980, comprenant le Somali Salvation Democratic Front (SSDF) créé en 1978, le Somali National Movement (SNM) institué en 1981 et le dernier né United Somali Congress (USC) qui conquiert la capitale en janvier 1991, provoquant le renversement du régime le 27 du même mois[17].

À l’anniversaire de ses dix ans d’exil, Farah donne naissance à la trilogie Blood in the Sun composée des volets Maps (1986), Gifts (1993) et Secrets (1998) qui correspondent à Territoires (1994), Dons (1998), Secrets (1999) pour les lecteurs francophones.

Il n’est pas dans notre intention de détailler ici les événements en Somalie pendant les années 1991-1995 d’autant plus que Marc Fontrier s’en est minutieusement chargé. La présentation de son étude nous en donne un aperçu utile :

« 28 janvier 1991, le régime du président Siyad Barre tombe sous les coups conjugués de trois mouvements rebelles.

Aussitôt, un parti d’hommes d’affaires soutenus depuis l’étranger tente de s’emparer du pouvoir au détriment des factions qui par les armes viennent de renverser le dictateur. De la confusion ressort une déclaration d’indépendance du Nord-ouest et l’implosion du Sud en une myriade de factions aux alliances instables. Ajoutant à la guerre civile, des conditions climatiques malheureuses suscitent un désastre humanitaire que la société internationale tente d’enrayer au fil de trois opérations menées entre 1992 et 1995. Si celles-ci améliorent considérablement la situation humanitaire, elles échouent à aider à la reconstruction du pays au point qu’Onusom II, la dernière d’entre elles, se conclut sur un véritable fiasco politique et le retrait de la force.

L’aveuglement des Somaliens, fiers, xénophobes et résolus, les choix politiques contestables des Nations unies et une trop grande assurance des États-Unis auront conduit par maladresse et ignorance à des choix stratégiques hasardeux. Ruinant tout espoir de normalisation en Somalie, ils favoriseront l’émergence d’un ultralibéralisme qui à terme fera le lit de l’islam radical[18]. »

Comme nous venons de la voir, le régime somalien tombe en 1991 donc avant que les deux dernières parties de la trilogie Blood in the Sun ne paraissent. En 1996, impatient de fouler sa terre, Nuruddin Farah s’envole pour la Somalie. Il raconte :

Lorsque j’ai débarqué à l’aéroport de Kismayo, j’ai été immédiatement arrêté et mis en prison par les hommes de main de l’un des seigneurs de guerre dont j’ai oublié aujourd’hui le nom, mais qui était à l’époque extrêmement puissant. Toujours est-il que j’ai dû dormir en prison pendant mes sept premiers jours en Somalie, au terme d’un exil qui avait duré vingt-deux ans. Je me suis retrouvé confiné[19].

L’Illusion du chaos de Fontrier nous présente la suite des épisodes de l’histoire somalienne, malheureusement toujours aussi peu réjouissante pour son peuple :

« Mars 1995. Les Nations Unies mettent fin à l’opération internationale déployée depuis deux ans dans une Somalie en déliquescence. Le territoire de l’ancienne République, atomisé, est abandonné aux ambitions personnelles des chefs de factions et à l’égoïsme des clans. Sur le plan politique émerge l’idée de reconstruire le pays non pas à partir de ses institutions étatiques mais à partir de ses régions, souvent engagées déjà dans une logique d’apaisement. Dans le Nord du pays, le Somaliland qui depuis 1993 a autoproclamé son indépendance montre la voie, suivi un peu plus tard du Puntland qui décrète son autonomie. Dans le Sud et le Centre en revanche, en dépit de conférences de réconciliation manquées, l’exercice est plus compliqué. Les régions existent, bien identifiées, mais les chefs de factions ne parviennent pas à consentir les renoncements nécessaires au rétablissement de la paix.

Cette instabilité n’empêche en rien les affaires, licites ou délictueuses, de s’organiser en un système largement mondialisé qui n’a rien de chaotique.

Sur cette scène qui n’est pas sans rappeler la période ante-coloniale et sur fond de lutte d’influence arabo-éthiopienne, le président de la République de Djibouti organise en 2000 une réunion qui se veut définitive. Bien que mené avec soin, l’exercice ramènera vers un pouvoir plus que virtuel nombre d’anciens du régime déchu mais surtout un fondamentalisme musulman étranger au monde somali[20]. »

À partir de 1999, Nuruddine Farah réside en Afrique du Sud où il semble toujours vivre aujourd’hui. Il se fait le porte-parole de la diaspora et des victimes des régimes précédents dans Yesterday, Tomorrow: Voices from the Somali Diaspora (2000) – Hier, Demain. Voix et témoignages de la diaspora somalienne (2000). Puis il revient aux trilogies en nommant la suivante Past Imperfect composée de Links (2003), Knots (2007) et de Crossbones (2011). Seul le premier tome paraît en français, en 2010, sous le titre Exils.

Ne reste qu’à vous donner un avant-goût de nos lectures en relayant la présentation qu’en font les différents éditeurs.

Née de la côte d’Adam


L’histoire d’Ebla, une très jeune fille, presqu’une adolescente, qui décide de fuir le campement patriarcal afin d’échapper à un mariage forcé, avait en effet de quoi séduire les lecteurs qui découvraient, pour la première fois, l’univers pastoral de la société somalienne. Ils se retrouvaient ainsi entraînés à la suite de l’héroïne dans une aventure qui la conduit de la brousse à la jungle des villes, où l’attendent naturellement tous les pièges de la civilisation occidentale. A mi-chemin de La vie de Marianne, de Marivaux, et des tribulations de Moll Flanders, célèbre roman de Daniel Defoë, auxquels ce récit fait immanquablement penser, From a crooked rib [Née de la côte d’Adam] nous confronte avec l’une des héroïnes les plus fascinantes de toute la littérature africaine contemporaine.

Hatier, Paris, 1987, traduction de Geneviève Jackson.


Une aiguille nue


De Dieu !! Mogadiscio, pense Koschin, l’abattoir devenu ville. Œil-bridé venu d’Orient, attiré par l’encens et la myrrhe, a tracé sa route dans ce qui était alors le Puntland. Cul-gras, et c’est peu dire, a marchandé avec les chefs de tribus et les chefs de clans et s’est installé pendant plus d’un demi-siècle, garantissant le maintien de la paix entre les clans. Avant eux, avant l’arrivée d’Œil-bridé et Cul-gras à Mogadiscio il y a eu les Mangeurs d’oignons-huileux. Sans oublier bien sûr Beau-salaud qui a fouetté des indigènes par centaines, racontant (pour que le monde entier le sache) que s’il partait, il ne resterait rien à personne, qu’ils se boufferaient entre eux. Puis Servile-minable s’est approché par un autre biais (ils sont bien plus à moi qu’à vous), a falsifié l’Histoire, et s’est fait un nom en tant que géniteur des meilleurs Métis Chocolats de Négroland.

Editions d’en bas (Suisse) et L’Or des fous éditeur (France), 2007, publié avec le soutien de l’Alliance des éditeurs indépendants et de la librairie africaine du salon du livre de Genève ; traduit par Catherine Pierre-Bon avec le concours du Centre national du livre et la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia.


Du lait aigre-doux


Dans la Somalie de la dictature, Soyaan, un brillant économiste au service du Général tout-puissant, meurt empoisonné. Son frère jumeau Loyaan, un paisible dentiste sans convictions politiques, décide de mener une enquête qui lui fait découvrir la nature véritable du régime : le pouvoir absolu du Général, la lutte secrète des clans, la torture des opposants avec la participation de médecins étrangers, l’influence des grandes puissances. Il ne se laissera pas fléchir dans ce combat pour l’âme de son frère, même si l’exil l’attend au bout du chemin.

Ce roman policier politique retrace le détournement du destin d’un pays qui passe, comme le dit si bien Farah, de la barbarie à la décadence en une génération. Il reconstruit avec une grande précision le climat d’intrigues de ce régime dictatorial fondé sur le patriarcat et dont les figures les plus émouvantes sont des femmes.

Les éditions Zoé, Carouge-Genève, 1994, traduit par Christian Surber.


Sardines


Décrites avec une rare sensibilité, les femmes sont au premier plan de ce roman situé en Somalie, dans l’ambiance de répression et de compromission avec le pouvoir que génère la dictature.

La principale d’entre elles est Médina, journaliste que le Général tout-puissant vient de priver de son travail, mère attentive qui entend éviter à sa fille les horreurs de l’excision.

A travers ses héroïnes, ce sont les rapports familiaux, le poids de l’islam et le fonctionnement de la société somalienne traditionnelle que Nuruddin Farah nous donne à comprendre. Une société dont il dit lui-même qu’elle permet la dictature parce qu’elle est dictatoriale dans la famille et dans le clan.

La force de cette démonstration tient à celle du style, à une écriture d’une grande liberté où les images semblent s’inventer les unes les autres. Elle nous donne à sentir les violences du feu, la présence subtile de la brise, l’eau qui accueille les nageuses et les amants, et la terre qui nourrit les jeux des enfants.

Les éditions Zoé, Carouge-Genève, 1995, traduit par Christian Surber.


Sésame ferme-toi


Un vieil homme se prépare à mourir. Comme les Anciens, il croit qu’une existence prend tout son sens dans la mort qui l’achève. Ainsi, musulman pieux, s’apprête-t-il à quitter ce monde en méditant sur son parcours. De tout temps, sa vie a été étroitement liée aux bouleversements subis par son pays : la Somalie. Libération et recolonisation, indépendance et ballottement sur l’échiquier de la guerre froide, à travers ses remémorations c’est une tranche d’histoire qui se raconte, marquée par l’arbitraire, la répression, la profanation des libertés et de la dignité.

C’est cette dignité que le vieillard tient surtout à garder dans la mort. Mais alors qu’il tente de se détacher de ce monde pour se rapprocher de sa femme qui l’a précédé dans l’au-delà, l’histoire refait irruption dans sa vie. La dictature du Général, qui a déjà meurtri sa famille, s’apprête à frapper à nouveau. Pour aller au bout de ses convictions, le vieillard doit s’assigner une ultime tâche.

Les éditions Zoé, Carouge-Genève, 1997, traduit par Christian Surber.


Territoires


Je demandai : « Ton peuple, mon peuple – qu’est-ce que cela veut dire ?

– Un jour, dit-elle, parlant d’un futur où nous pourrions être ensemble, un jour, tu comprendras cette distinction, tu sauras quel est ton peuple et quel est le mien. Un jour, dit-elle, prophétique, parlant de ce vide dans l’avenir où elle espérait que nous nous reverrions, tu t’identifieras à ton peuple et tu me donneras une identité qui m’exclura de ta communauté. Qui sait, tu serais peut-être capable de tuer afin que le rêve de ton peuple puisse se réaliser…

– Tuer ? demandai-je.

– Oui. Tuer. Assassiner. Piller. Violer. Au nom de ton peuple. Tuer. »

Je dis : « Un jour, je pourrais te tuer ?

– Peut-être », répondit-elle, et elle sortit de la pièce.

Askar, jeune Somali recueilli à sa naissance par une Éthiopienne, Misra, vit en Ogaden une enfance heureuse celle de la Somalie d’avant la partition. Sa circoncision et sa séparation d’avec Misra à huit ans, lorsque, la guerre faisant rage, il est envoyé chez son oncle et sa tante à Mogadiscio, marqueront pour lui la rupture brutale avec l’enfance et l’entrée dans le territoire des adultes un univers de frontières et de cartes…

Un texte fondamental de l’Afrique contemporaine, qui interroge toutes les certitudes sur l’identité des peuples et des cultures, le sens des frontières et les revendications nationalistes.

Le Serpent à Plumes, Paris, 1994, traduit par Jacqueline Bardolph.


Dons


Duniya, trente-cinq ans, infirmière-chef dans une maternité de Mogadiscio, vit seule avec ses enfants, deux adolescents nés de son mariage forcé avec un vieillard aveugle ami de son père. Par souci de son avenir et des convenances, Yarey, la fillette de Duniya et de son deuxième mari, journaliste alcoolique dont elle est à présent séparée, vit chez le demi-frère de Duniya et sa femme, couple arrogant et riche.

Un jour de pénurie d’essence, Duniya fait la connaissance de Bosaaso, dont elle avait soigné la femme, aujourd’hui défunte, en service de réanimation. Bosaaso est aussi un grand ami du frère aîné de Duniya, Abshir, qu’elle adore et qui vit en Italie.

Entre ces deux êtres mûrs, prudents, meurtris par la vie, se tisse peu à peu, comme à contrecœur, un lien délicat et solide, au gré de divers événements qui sont autant de « dons » : l’adoption d’un bébé, le prêt d’un logement, la visite d’Abshir en Somalie…

Avec le talent qu’on lui connaît, Nuruddin Farah nous fait entrer au cœur de la réalité somalie et nous détache d’une vision « exotique » de la littérature africaine, s’attachant aux mouvements de l’âme plus qu’aux paysages, aux cheminements individuels plus qu’aux péripéties. Les dialogues pleins de vie portent l’argumentation originale et pénétrante de Nuruddin Farah, et la manière tout à fait personnelle dont ce grand auteur pose des questions profondes, ici sur la valeur de l’aide humanitaire et des « dons » de l’Occident à l’Afrique.

Le Serpent à Plumes, Paris, 1998, traduit par Jacqueline Bardolph.


Secrets


Les secrets nous définissent, ils nous marquent, ils nous distinguent de tous les autres. Les secrets que nous gardons sont la clef de ce que nous sommes profondément. Secrets, troisième volet de la trilogie inaugurée avec Territoires et Dons, met en scène Kalaman, personnage à la recherche d’une vérité bien cachée sur ses origines. Ce sont les derniers jours de Mogadiscio, en 1991, avant le renversement du président Siad Barré, à l’aube d’une guerre civile meurtrière entre clans et chefs de guerre. Tout le roman baigne dans une atmosphère délétère où les intrigues familiales, la magie et le sexe occupent les esprits tandis que les tirs d’armes automatiques se multiplient dans la ville.

Comme dans Territoires, où le thème d’une géographie fluctuante des États de la Corne de l’Afrique servait de fil conducteur, comme dans Dons, où le thème était celui de l’aide humanitaire et du vrai don de soi, dans Secrets, les êtres parviennent à exister au fur et à mesure qu’ils percent les secrets de leur vie et de leurs origines. La vie de tout un pays qui n’est que mystère et secrets se dessine…

Nuruddin Farah fut en 1998 le quinzième lauréat du prestigieux Neustadt International Prize for Literature, qui a récompensé entre autres Gabriel Garcia Marquez, Octavio Paz, Czeslaw Milosz et Assia Djebar.

Le Serpent à Plumes, Paris, 1999, traduit par Jacqueline Bardolph.


Hier, Demain


« Aujourd’hui, après douze conférences internationales en quatre ans sans résultat « partout, en Somalie, la guerre civile se prépare à reprendre ». Dans ce contexte, le livre de Nuruddin Farah Hier, demain constitue véritablement une révolution du regard. Pour la première fois les conditions sont réunies pour que les victimes parlent. On n’imagine pas les difficultés pour parvenir à un tel résultat. Il a d’abord fallu découvrir ces réfugiés, éparpillés qu’ils sont sur les routes de l’exil. Nuruddin Farah est allé à leur rencontre de Rome à Mogadiscio, du Kenya à l’Angleterre, de l’Afrique du Sud à la Scandinavie. Il l’a fait sans a priori, cherchant à rassembler dans sa diversité tout ce qui a pu constituer cette société brisée. Il a interrogé des hommes et des femmes, des membres de sa famille et de parfaits inconnus auxquels il est allé se mêler parmi les groupes marginaux les plus louches; il a écouté les victimes des plus atroces exactions et ceux qui en ont commis de semblables sans éprouver le moindre repentir; il a scruté l’opinion des gens les plus humbles comme de ceux qui ont été partie prenante dans les décisions politiques, de ceux qui ont subi et de ceux qui ont agi, quoique dans la tourmente d’un pays qui s’effondre cette distinction devienne vite inopérante. Nuruddin Farah a mené ces enquêtes avec toute sa connaissance de la langue, de l’histoire, du pays. Et surtout, il les restitue avec son immense talent d’écrivain. »

Jean-Christophe Rufin

Le Serpent à Plumes, Paris, 2001, traduit de l’anglais par Guillaume Cingal.


Pour biblethiophile, Territoires est la lecture qui incarne Nuruddin Farah. L’émotion à sa lecture est intrinsèquement liée au plaisir indescriptible mais indélébile de la jaquette et du papier, tous les deux incomparablement doux ; de la police exquise à l’œil et de sa mise en page ; du format et du poids à l’aune d’une main. Après des décennies de biblio-affinité, ce livre est un joyau à la perfection inégalée.

Biblethiophile, 05.06.2026


[1] ID YASSINE (Rachid), Nuruddin Farah, p. 15.

[2] FONTRIER (Marc), L’illusion du chaos. Annales de Somalie 1995-2000. Du retrait des Nations unies à la conférence d’Arta, p. 13.

[3] Ogadén est un mot amharique. Il est utilisé pour désigner la province conquise à la fin du XIXe siècle par l’Éthiopie. Le terme relève d’une appropriation puisqu’il tient son nom du lignage somali qui occupe la quasi-totalité de la Région Somalie, les Darood Ogaaden, voir FONTRIER (Marc), L’État démantelé. Annales de Somalie 1991-1995. De la chute de Siyaad Barre au retrait de l’ONUSOM, p. 25, note 1 de bas de page.

[4] SAMATAR (Said S.), « Ogaden »; OFCANSKY (Thomas P.), « Haud and Reserved Area »,  EAe, t.4, resp. p. 8 & 10.

[5] FONTRIER, L’Illusion […], op. cit., p.13.

[6] LIPSKY (George A.), Ethiopia. Its people its society its culture, p. 224.

[7] FONTRIER, L’Illusion […], op. cit., p.13.

[8] HENZE (Paul B.), Layers of Time. A History of Ethiopia, p. 262-264.

[9] TIRTHANKAR CHANDA, « Nuruddin Farah, romancier somalien : Mogadiscio était une belle ville cosmopolite », RFI, entretien publié le 02.07.202.

[10] Dont il divorcera pour marier l’essayiste et féministe Amina Mama.

[11] MOOLLA (F. Fiona), « Chronology : Nuruddin Farah », Tydskrif vir Letterkunde, 57 (1) 2020, Pretoria, p. 131.

[12] TIRTHANKAR CHANDA, « Nuruddin Farah […] », op. cit.

[13] FONTRIER (Marc), L’État démantelé […], op. cit., p. 15.

[14] FARAH (Nuruddin) & MOOLLA (F. Fiona), « Reflecting back, projecting forward: A conversation with Nuruddin Farah », Tydskrif vir Letterkunde, 57 (1) 2020, Pretoria, p. 27. Entretien du 25 mars 2019 à Cape Town.

[15] Ibid., p. 16.

[16] TIRTHANKAR CHANDA, « Nuruddin Farah […] », op. cit.

[17] FONTRIER (Marc), L’État démantelé […], op. cit., p. 16-17.

[18] Ibid., 4e de couverture.

[19] TIRTHANKAR CHANDA, « Nuruddin Farah […] », op. cit.

[20] FONTRIER, L’Illusion […], op. cit., 4e de couverture.